Beaucoup d’organisations militantes consacrent l’essentiel de leur temps et de leur énergie à vanter la qualité d’une ou deux réformes clés. Réforme qui, selon elles, marqueraient un grand pas en avant, voire une rupture avec l’ordre établi.

On peut penser, par exemple, à des réformes économiques majeures : revenu de base, relance keynésienne écolo, taxe sur les transactions financières, …

Elles se veulent pragmatiques et renvoient les approches plus radicales à « l’utopie », à des lendemains lointains, à des initiatives sympathiques mais inoffensives.

De temps à autre, elles convoquent une poignée d’économistes hétérodoxes qui toilettent un peu la mesure et réactualisent les chiffres en fonction de la météo économique du moment.

Ces organisations s’incluent donc dans une lutte pour le pouvoir. Peut-être pas en leur nom, mais dans un mouvement plus global de prise de pouvoir par « une gauche suffisamment radicale ».

Sous-entendu qu’il faut aussi que les dirigeants élus fassent preuve de suffisamment de volontarisme et de conviction authentique pour contribuer à renverser le rapport de force économique et politique. Et soient en position de mieux intégrer les « pauvres » dans la répartition des richesses, comme de donner une orientation résolument verte à l’investissement économique.

 

Maintenant, disons que l’on défende quelque chose comme un écologisme un peu radical, qui s’exprimerait de la manière suivante.

Le problème n’est pas simplement un certain rapport de force économique, il est dans l’économie elle-même. Il n’est pas simplement dans la répartition de richesses qui permettraient à tous de répondre à leurs besoins de manière satisfaisante et plus ou moins durable, il est dans la définition de ces besoins. Il n’est pas simplement dans une mauvaise répartition des fruits de la croissance, ni dans son orientation plus ou moins verte, il est dans la croissance elle-même.

Pourquoi ? Parce que l’économie ne dépend pas d’abord d’une orientation politique. Elle n’a pas réellement de couleur, l’argent n’a pas d’odeur. Ce qui compte, c’est d’accumuler du travail, du capital, de faire croître le PIB (Produit Intérieur Brut). Elle est essentiellement un effort de rationalisation générale du monde pour le rendre « productif », elle vise une croissance illimitée sans contenu. Une société économique repose sur la production imaginaire d’une rareté, avant toute production matérielle. L’économie se veut gestion des ressources rares, et production de solutions techniques pour répondre à cette rareté.

Ce qui n’est pas rare n’est pas encore économique : en France, l’air n’est pas encore une ressource économique, car il est abondant. Mais on commence déjà à devoir mesurer la qualité de l’air : l’air pur devient plus rare, et donc il devient déjà un critère économique, un critère pour s’installer dans telle ou telle ville moins polluée, par exemple.

Les besoins ne sont pas naturels. Or, la particularité de notre société, cette même société qui a inventé l’économie en tant que science, c’est de produire des besoins illimités, qui alimentent la croissance. Nous visons une maîtrise rationnelle illimitée de notre environnement et de nos vies, mais nous voyons désormais clairement que cette fin n’est pas désirable. Elle est même folle, absurde, destructrice.

Nous n’avons pas envie d’être réduit au rang de travailleur-consommateur (ni l’un ni l’autre, d’ailleurs).

 

S’il ne s’agit pas d’une lutte pour être mieux intégrés à l’économie, pour y avoir une meilleure place, mais une lutte précisément pour en sortir, réforme et révolution changent de sens.

Sortir de l’économie ne signifierait pas, bien sûr, ne plus rien produire. Mais cela signifierait sortir de cette société fondée sur une rationalité économique qui a pour seule ambition une croissance vide, un travail sans intérêt, sans but, et qui est tellement indifférente au contenu de ce qui est produit qu’elle met en danger notre survie sur Terre.

Or l’État repose sur l’économie : il n’est pas simplement le « manager de l’économie nationale », comme le prétendent les nouveaux leaders politiques. Il est aussi fondé sur un budget, sur des impôts, sur de la croissance.

 

La révolution change de sens, car il ne s’agit donc plus d’une lutte pour le pouvoir. Il ne s’agit plus d’abord de réorienter radicalement l’économie à partir de l’État, mais d’en sortir. Donc, contrôler l’État ne sert rien.

On doit avancer ici et maintenant, tandis que les gens qui se prétendent réalistes-pragmatiques attendent toujours depuis des décennies de peut-être un jour n’être pas « trahis » par le prochain dirigeant de gauche qui arrivera au pouvoir, ce qui ne risque pas d’arriver si leurs attentes sont réellement radicales, puisque l’État ne peut attaquer frontalement la logique économique sans perdre aussitôt son pouvoir.

Il ne s’agit donc pas d’abord d’une conquête. Il s’agit d’abord d’une autonomisation. Face à l’autonomisation de l’économie vis-à-vis de la société, nous, membres de la société, nous devons nous autonomiser vis-à-vis d’elle.

Cela n’est pas à renvoyer aux calendes grecques (comme le changement réel produit par Syriza), mais à mener progressivement dès que possible.

L’action révolutionnaire, ou en tous cas celle qui a des visées radicales, est une action pragmatique, qui passe par une pratique du quotidien.

Pas besoin d’attendre d’avoir le pouvoir au niveau national ou européen, il faut être réaliste, et utiliser les leviers dont nous disposons déjà. La révolution n’est pas un lointain Grand soir, et, si celui-ci a lieu, il ne sera que la célébration du mouvement déjà entamé dans les interstices, les failles, les zads.

Prendre le pouvoir, c’est d’abord prendre celui qu’on a déjà, et ensuite s’en servir éventuellement dans les rapports de forces avec le pouvoir officiel.

On a besoin d’instituer quelque chose de différent, et surtout d’arrêter de produire le pouvoir actuel, de renforcer la déesse économie par notre travail, notre consommation, nos réformes et nos allégeances.

 

Cela implique d’essayer de constituer ce qu’on pourrait appeler une économie de subsistance moderne : créer de nouveaux communaux, des communs, qui ne reposent pas sur une propriété privée ou étatique. Que ce soit des logiciels libres ou des jardins nourriciers, des pots communs ou des coopératives intégrales, il s’agirait d’une « économie » où l’accès aux richesses matérielles ne dépend pas de la quantité de travail qu’on fournit, et où il n’y a donc pas d’intérêt à produire et accumuler n’importe quoi. On devrait presque parler « d’anti-économie ».

Cela passe par redéfinir, par nos pratiques, de nouveaux besoins : là où l’économie produit de la rareté, nous devons aller vers une société d’abondance. Du côté « matériel », on est déjà bien avancé : il suffit d’avoir des besoins matériels limités (des besoins normaux, en fait) et d’utiliser ce qui existe déjà (et qui sert à quelque chose). Le plus grand défi, c’est bien plutôt l’absence totale de sens qu’a notre vie actuelle, et la nécessité d’inventer de nouvelles aventures collectives pour sortir de l’insignifiance, de la dépression, et du narcissisme généralisés.

 

Évidemment, tout ça, c’est moins confortable que d’exiger une réforme qui ne se fera jamais et qui ne changerait pas grand-chose, mais c’est plus réaliste.